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La Poupée est l'Avenir de la Femme ...
Published on March 8, 2006 By marouki In Current Events

Nous sommes le 8 Mars, la Femme, cet être générique, est à l’honneur. Une journée faite de compliments,de sourires et d’étrennes, et surtout d’une flopée de discours partout dans le monde, comme quoi la femme représente la mère, l’épouse, la sœur, l’amie – cette entité à géométrie variable dans l’inconscient bénigne mâle -, et bien sûr l’amante, ce sulfureux tabou des pratiques et fantaisies sexuelles … Somme toute, la femme est la moitié de la société. Même plus …Exit les poncifs ! Entre féminisme matérialiste et essentialiste, l’archétype universel de la femme-objet subsiste toujours…L’un des derniers avatars de la femme, c’est la femme-poupée, la Real Doll, pour les hommes et les femmes en mal d'amour thérapeute aseptisé. En voici les charmes discrets dans un ancien article paru à Libération.

S'il y a quelque chose qui distingue nos sociétés de celles dites traditionnelles, c'est d'avoir renoncé à trouver à chaque individu un conjoint. Là où les sociétés anciennes dépensaient autant d'énergie qu'il le fallait pour marier chacun, nous sommes la première société dans l'histoire à tolérer un aussi important taux de célibat. La libéralisation croissante du cadre conjugal semble n'avoir bénéficié qu'à la majorité de nantis qui non seulement vivent en couple mais peuvent désormais choisir entre mariage, Pacs et concubinage. Les autres doivent se contenter de regarder à travers une vitre le bonheur de ceux qui s'aiment comme ils le souhaitent, sans que même l'orientation sexuelle n'y fasse obstacle désormais. Tandis qu'Eux, les Autres, ceux qui restent seuls, doivent avaler leur amertume et se contenter du rêve lointain d'aimer et d'être aimés un jour.

C'est peut-être pour eux que, depuis quelques années, les sociétés occidentales semblent avoir construit un curieux dispositif : les real dolls, dont nous parle Elisabeth Alexandre dans un livre récent, Des poupées et des hommes, enquête sur l'amour artificiel (La Musardine, 2005). L'impact que ces belles créatures en silicone ont eu sur la vie de milliers d'hommes dans le monde entier est assez singulier. Construites par une entreprise californienne depuis 1995 ces poupées font 1,65 mètre, pèsent environ 40 kilos, et possèdent un dispositif interne qui simule la réaction vaginale lors d'une pénétration sexuelle, tout cela contribuant à leur frappante vraisemblance.

Rien à voir donc avec les grossières et purement sexuelles poupées gonflables dont le seul usage est masturbatoire. Les poupées réelles sont belles et délicates, elles sont vouées avant tout à «être aimées» et, hormis le fait qu'il faut les chauffer avec des draps spéciaux pour ne pas avoir l'impression que l'on caresse un cadavre, elles ont entraîné l'apparition d'une conjugalité d'un type nouveau.

On mange, on dort, on regarde la télé avec sa poupée. Elles sont traitées comme des femmes paralysées que l'on aime et l'on soigne, avec qui s'établit une sorte de réciprocité, notamment du fait des lavages quotidiens qu'elles nécessitent et des réparations méticuleuses dont elles doivent faire régulièrement l'objet pour effacer les cicatrices qui résultent du désir qu'elles suscitent. Déçus par des relations tristes, seuls, sceptiques à l'égard des femmes organiques, leurs détenteurs sont souvent convaincus qu'ils ont enfin trouvé la solution à leurs problèmes d'amour. Certes, leurs témoignages ont un aspect pathétique. Lorsqu'ils parlent de leurs «relations» avec les poupées, on a le sentiment que la solitude et la misère qu'ils cherchent à combler avec elles ne font que se redoubler par la mise en scène de cette conjugalité. Plus celle-ci est étendue, plus cette solitude est intense et insiste dans la réalité, révélant non tout ce qu'ils ont, mais tout ce qui leur manque. Mais quoi ? Certains peuvent bien préférer le plein de rien au vide de tout, qu'avons-nous à dire là-dessus ?

Pourtant, loin de susciter compréhension et tendresse, voire pitié, les amateurs des real dolls sont l'objet d'une certaine méfiance quand ce n'est pas d'une franche animosité. On fait même des films et des romans dans lesquels les real dolls deviennent de terribles ennemies des femmes. Loin d'être considérées comme une orthopédie sociale pour les problèmes de conjugalité, on leur attribue des pouvoirs maléfiques. Les femmes qui veillent au bonheur des femmes pensent que les poupées vont prendre leur place, que les hommes vont en profiter pour se passer définitivement d'elles. Pensez donc : avec, en plus, l'utérus artificiel, quelle utilité aurons-nous pour eux ? Ils finiront par nous exterminer, sans qu'on puisse tirer aucun bénéfice, aucun dédommagement de tant de siècles d'exploitation. D'autres pensent, au contraire, non pas que les poupées vont prendre la place des femmes, mais l'inverse, que les femmes vont se «poupéifier», que les poupées nous montrent notre avenir. N'ont-elles pas cette perfection immobile de la jeunesse et de la beauté éternelles auxquelles nous aspirons toutes ? Obéissantes, toujours prêtes au rapport sexuel ? Ne risquons-nous pas, après tant de chirurgies esthétiques, de devenir nous aussi un morceau de silicone immobile ?

Mais les pauvres chômeurs de longue durée de l'amour qui passent des mois et des années à chercher à réunir l'argent que coûtent ces poupées semblent parfaitement indifférents à ces invectives. Eux, ils ne font du mal à «personne», à aucune personne, en tout cas, et c'est là leur problème fondamental. Car, s'ils pouvaient faire du mal à quelqu'un, ils pourraient aussi lui faire du bien et ils n'auraient point besoin de leurs amies en silicone.

Il n'empêche que si ces couples mixtes venaient à se généraliser, il est assez vraisemblable que la France interdise en grande pompe la fabrication et l'importation des real dolls. Comme la pornographie et la prostitution l'utilisation de ces poupées pourrait être considérée comme une «école du viol» et de la «domination masculine» dans une société comme la nôtre, où les rapports entre les sexes ont tendance à surinvestir les symboles au détriment de la réalité. En cela, certainement, elles incarnent le statut des femmes aujourd'hui...


Marcela IACUB © Libération


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